HYPESOUL

Éternel espoir du TDE, Isaiah Rashad n’est jamais devenu la star qu’on voyait en lui. Trop perturbé par ses addictions et ses démons, le rappeur de Chattanooga a mené une carrière en dilettante marquée par des pauses de longues durées et des problèmes avec la drogue. Mais The House is Burning, son dernier projet sorti en 2021, semble être une renaissance pour lui. Isaiah Rashad donne l’impression d’arriver enfin au bout du tunnel,. Un passage sombre qui trouve ses sources dans Cilvia Demo, le deuxième projet du rappeur sorti en 2014. Basé principalement sur l’adolescence du rappeur, cette démo teinté de nostalgie et d’une écriture cathartique intense nous fait rencontrer un personnage tourmenté. Retour sur l’un des projets les plus importants du TDE dans sa recherche artistique et ses thèmes. 

D’une enfance malheureuse à une signature luxueuse

Avant de rentrer dans les détails du projet, il est important de connaître l’histoire difficile mais bénite de Isaiah Rashad. Né dans un contexte familial douloureux, le rappeur grandit avec sa mère et sa belle famille. Très jeune, il porte en lui des convictions religieuses et éprouve l’ambition de devenir pasteur. Mais le rap va très rapidement ébranler sa perception du futur. Le destin pourrait-on dire. Son demi-frère lui met entre les mains une copie de ATLiens, album mythique de OutKast. Une acquisition qui lui fait découvrir la puissance de l’introspection et du rap. 

Malgré cet attachement au rap depuis tout jeune, ce n’est qu’aux environs de ses 18 années que Isaiah se penche sérieusement vers la musique. Inscrit dans une université du Tennessee, il débute sous le nom de Zay Taylor et est rapidement introduit dans le milieu de la musique par son cousin, propriétaire d’un studio d’enregistrement. Tout va s’enchaîner très vite, notamment grâce à ses relations avec des gros poissons comme DJ Z de DJBooth et Jeff Weis de Rolling Stone. Ses singles gratuits disponible sur Soundcloud, très inspiré de MF Doom l’amènent à fréquenter des pointures du jeu. Ainsi il est introduit dans le Smoker’s Club Tour de 2012 avec les camés que sont Smoke DZA, Joey Badass et Juicy J. 

Sa bénédiction se poursuit en 2013 grâce à sa rencontre avec le très discret Dave Free, membre des Digi + Phonics et affilié à TDE. A cette époque, le roster du label est en totale expansion avec les confirmations de tout le Black Hippy. Anthony Tiffith, patron du label, voit en Isaiah une directe relève à ses quatres soldats ce qui se traduit par une signature très médiatisée fin 2013. Le jeune rappeur entre alors dans un bataillon de rappeurs déjà adulés et Cilvia Demo s’inscrit alors comme un projet très attendu. Attendu comme une nouvelle star, Isaiah va rapidement montrer au public qu’il en est l’opposé total. 

Comment se construire sans lui ?

Nommé en hommage à la voiture de sa jeunesse, Cilvia Demo est un recueil nostalgique et introspectif. Il prend ses marques dans une faille temporelle précise : celle de l’adolescence. Âgé de de 23 ans lors de la parution du projet, Isaiah à peut-être conçu ce projet pour se débarrasser de ses pensées négatives. Quoi qu’il en soit sa transparence est assez étonnante pour son âge avec des thèmes très dures comme le suicide ou l’addiction aux drogues. L’écriture du rappeur n’est pourtant pas exceptionnelle avec une grande fréquence d’égo-trip et quelques moment loufoques comme sur ‘Soliquoly” où le rappeur parle de coucher avec des aryennes pour provoquer leur pères racistes.

I got four white girls, all Aryan

I wonder what their daddy think fuck ’em, it’s a revolution

« Soliquoly » de Isaiah Rashad

Hormis ces quelques passages divertissants, le vrai intérêt de ce projet se retrouve dans la souffrance du manque paternel. Cet événement survenu tôt dans la vie du rappeur est le véritable fil rouge du projet. On comprend que Isaiah a reçu une éducation assez brute de la part de son paternel. Les images de l’alcoolisme et la drogue le hantent depuis tout jeune. Il s’avoue ainsi vaincu face à ses souvenirs qu’il à finalement appliqués lui-même. 

My daddy taught me how to leave somebody”

« Hereditary » de Isaiah Rashad

Le titre “Heavenly Father” est l’un des passages importants du projet. On sent comme un relâchement dans ce titre. Comme si tout d’un coup Isaiah décidait d’avouer ses peines contenues durant des années. Le rappeur s’interroge sur sa condition, sur comment s’élever sans une figure paternelle. Il n’est cependant pas dans l’optique de livrer un cadre dépressif, le but du morceau étant de parler au plus de personne possible. Cilvia Demo tire ainsi vers un exutoire positif adressé autant à Isaiah qu’aux auditeurs. 

And Daddy, why you call me while you drunk?

And why you never love me when I need it?

« Heavenly Father » de Isaiah Rasahd

Les souvenirs du sud 

Véritable encyclopédiste du Dirty South, Isaiah transmet une âme sudiste à Cilvia Demo tout en gardant une identité californienne. On ressent vraiment une fierté dans ses paroles. Notamment lorsqu’il cite OutKast, le groupe qui lui a donné l’amour du rap. Mais au-delà de simples paroles, Cilvia Demo est constitué de nombreux hommages à différents acteurs du sud. Ces références ne sont pas là par hasard. Elles symbolisent la jeunesse de Isaiah mais également les goûts de son père, qui était fan de Scarface. 

On retrouve un morceau nommé “Webbie Flow”, un hommage au rappeur de Baton Rouge qui explosait les charts pendant l’adolescence de Isaiah. Le label No Limit est aussi représenté avec “R.I.P. Kevin Miller”, le frère de Master P,  qui est un morceau de fanatique avec des références à Juvenile, UGK et l’évident Big Boi. Mais c’est probablement “Brad Jordan” un titre louant la carrière de Scarface qui marque le plus en sachant l’amour que vouait le paternel de Isaiah à ce personnage fascinant. 

Bien que la forte présence de références dans le projet soit parfois fatigante, le double sens qu’elle apporte avec la nostalgie est ainsi indissociable du thème de l’album.

Un fil rouge apaisant

Chaque album du TDE est perfectionniste et Cilvia Demo n’échappe pas à la règle. Sorti la même année que Oxymoron de Schoolboy Q et These Days… de Ab-Soul, ce projet voit le jour dans l’ère de gloire du label et hérite ainsi d’une production minutieuse et analgésique. 

La seule chose qu’on pourrait reprocher à Cilvia Demo dans sa production est son manque de prise de risque. Le projet est clairement là pour plaire à un public élargi. Ce n’est que récemment avec The House is Burning que Isaiah à tenter de nouvelles choses, notamment avec en featuring avec Duke Deuce. 

L’album est mené principalement par The Antydote mais on y retrouve aussi des productions de Sounwave et D. Sanders. L’influence soul, déjà remarquée sur les projets de Kendrick Lamar, est multiplié dans Cilvia Demo. La ligne du projet est clairement basé sur une atmosphère vaporeuse à l’image de “Ronnie Drake” ou “Modest” ce qui forme un cocon introspectif. Quelques titres comme “Webbie Flow” et “Brad Jordan” rappellent les teintes nuptiales de Cardo  mais le projet reste dans la majorité concentré autour d’une teinte assez old school. Le titre phare du projet “Heavenly Father” est finalement la parfaite synthèse du projet avec sa guitare apaisante et son refrain atmosphérique. Cilvia Demo tient ainsi une logique nostalgique jusque dans sa production. Une chose normale en fin de compte pour les perfectionnistes de TDE. 

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Cilvia Demo est loin d’être un projet anecdotique dans la discographie de TDE. Isaiah introduit son personnage nonchalant de la meilleure des façons possible en livrant une introspection réussie pour son jeune âge. Il faut souligner le talent du sudiste, qui, arrivant juste après l’éclosion des quatres fantastiques du Black Hippy , pose les bases de son esthétique torturée toujours en évolution avec The House is Burning

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Hervé Malo
Jeune breton né le 5 mars 2002 à Saint-Nazaire et fan de Kendrick Lamar.

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